Roissy, Tiffany Tavernier – 2019 – Ed. Points, 227 p.

Ça y est, le Prix du Meilleur Roman des Lecteurs Points 2020 est officiellement ouvert ! Et voici le premier titre que nous avons reçu : Roissy, de Tiffany Tavernier. Inconnu au bataillon pour ma part, ce livre est un recueil d’humanité. Fille de la scénariste Colo Tavernier et du réalisateur Bertrand Tavernier, elle se lance en tant qu’écrivain avec la sortie de son premier roman en 1999 Dans la nuit aussi le ciel. Vingt années plus tard, voici la sortie de Roissy (édité dans un premier temps par Sabine Wespieser Editeur en 2018).

Résumé

Cela fait huit mois qu’elle a perdu ses souvenirs. Elle ne sait plus qui elle est, ni quelle est son histoire. Elle erre dans Roissy, en cherchant à se faire passer pour une voyageuse. Elle tire derrière elle sa valise et vole pour se nourrir. Les toilettes lui permettent de se laver et de paraître toujours propre. Elle refuse d’être catégorisée de SDF et refuse de se joindre à ces derniers qui ont également fait de Roissy leur « domicile ». Qui est-elle ? Pourquoi se retrouve-t-elle ici sans souvenirs ?

Mon avis sur l’œuvre

J’ai été très sceptique lorsque j’ai ouvert mon colis des Editions Points que j’attendais avec impatience. Roissy, jamais entendu parler. Tiffany Tavernier, non plus. Bon c’est une découverte alors. Et puis j’ai lu le résumé. Le livre n’est pas bien épais, les chapitres sont courts. Le livre se lira donc très vite. Le sujet semble intéressant et plein de suspens.

Le thème abordé est important et fort. En plus de l’esprit de l’être sans abri, nous accompagnons cette femme qui est amnésique. L’histoire qui se cache derrière doit être intéressante ! J’ai trouvé que ce n’était pas assez approfondi… Il y a beaucoup de pages où le personnage principal discute avec des passagers sur leurs destinations. Elle ment, s’imagine une autre vie et se fait passer pour une voyageuse également. J’admets avoir eu du mal à avec ces passages… Ce qui m’intéressait, c’était l’histoire de cette femme, et non ses diverses divagations.

Alors évidemment, je comprends bien que ces passages sont faits pour nous mettre dans l’esprit du personnage principal (son histoire nous est racontée à la première personne). Soit. Je me suis donc armée de patience.

Et puis, nous découvrons petit à petit le passé de cette femme, le(s) drame(s) de sa vie qui ont entraîné son amnésie. Nous rencontrons son ami Vlad, également sans abri, qui tombera malade (ce qui bouleversera les sentiments du personnage principal). Nous ressentons le désarroi des personnages qui cherchent un lieu pour dormir, après que leur squat ait été brûlé. Cette pauvreté fait mal, nous prend aux tripes. Nous ressentons presque tout ceci comme une histoire d’aventure, assez irréelle. Mais non, c’est la vie de certains humains pour qui cette dernière n’a pas aussi bien tourné. C’est un poignant récit d’humanité que nous découvrons.

Je regrette malgré tout la fin. Je ne suis pas très sympathisante des “petits” livres, je suis très exigeante lorsqu’apparaît un sentiment de “livre bâclé”. C’est un peu ce que j’ai ressenti. Certes, l’histoire m’a touchée et à la fin, je souhaitais à tout prix connaître le dénouement du récit (c’est qu’elle m’avait tout de même un peu captivée !). Mais l’histoire de sa vie, justifiant son amnésie, a été bien trop rapide. Les drames sont passés au second plan, trop brièvement alors qu’ils représentaient le centre de l’histoire. Alors que nous ne nous y attendons pas, pouf la vérité nous tombe dessus et levé de rideaux. C’est dommage… J’aurais aimé en apprendre plus, aller au bout du bout. J’aurais aimé frémir, avoir peur et ressentir le malaise du personnage principal. Mais non. Peut-être n’ai-je pas été assez réceptive à l’écriture de Tiffany Tavernier.

Conclusion

Ce livre est assez court et c’est dommage. Le thème traité est important et n’est pas pris à la légère. Deux aspects sont essentiels : la femme est amnésique et est sans abri. Il est difficile de savoir sur quel point le livre doit être centré, les deux sont importants. Sa vie en tant que SDF est bien abordée mais son traumatisme est selon moi légèrement bâclée et je le regrette.

Ce livre est le premier de la sélection du Prix du Meilleur Roman des Lecteurs Points 2020. Je suis impatiente de recevoir le prochain !

La petite femelle, Philippe Jaenada – 2015 – Ed. Points, 724 p.

C’est un ultra coup de cœur que j’ai eu pour La petite femelle. Philippe Jaenada a su se démarquer depuis quelques années avec sa narration assez particulière : il intègre dans son roman des pensées, des apartés sur sa vie privée, qui m’ont fait pouffer de rire. Pourtant, l’histoire est loin de conter une comédie. Jaenada revient sur un fait divers qui a fait beaucoup de bruit en France en 1953 : l’affaire Pauline Dubuisson. Cette jeune femme, alors âgée d’une vingtaine d’années, est accusée du meurtre de son amant. Retour sur le destin tragique d’une femme qui n’a pas été épargnée par la vie.

Résumé

17 mars 1951. Comme convenu avec Félix Bailly, Bernard Mougeot sonne à l’appartement de son ami. Aucune réponse. Après avoir récupéré les clefs de l’appartement chez la gardienne, il retrouve Félix écroulé au sol sur une large flaque de sang. A quelques mètres de là, suivant une odeur de gaz, il retrouve Pauline Dubuisson allongée au sol et asphyxiée. Que s’est-il passé en cette tragique matinée de 1951 ? Pourquoi Pauline Dubuisson a-t-elle été jusqu’à tuer son amant ? Elle n’a pas eu une vie facile, Pauline. En retraçant le parcours de cette jeune femme, Jaenada va tenter de rétablir la vérité.

Mon avis sur l’oeuvre

Pour l’instant, je vais donner la mienne, qui ne s’appuie pas que sur les déclarations sujettes à caution de Pauline (elle n’a pas dit grand chose, de toute manière), mais sur des trucs de poètes rêveurs comme le rapport d’autopsie ou la balistique, de petites choses évidentes et concrètes qui auraient dû sauter aux yeux de quiconque en a deux, mais que les artistes officiels de la Société Bien Protégée, dans leurs belles robes de scène rouges ou noires, ont habilement dissimulées sous leurs foulards soyeux et colorés de magiciens.

Voici les termes de Jaenada juste avant de nous expliquer ce qui, selon lui, s’est passé le jour du meurtre. Sa rage est bien portée : les preuves sont nombreuses mais mises de côté. L’évidence de certains faits nous saute aux yeux et pourtant, les juges décideront de ne pas revenir dessus. Car en effet, cette histoire a fait beaucoup de bruit, la foule est enragée suite à cet assassinat et souhaite « la peau » de Pauline Dubuisson. C’est une bataille acharnée face à un procès pour lequel la sanction est presque déjà déterminée qui se joue.

Le destin tragique de Pauline Dubuisson est assez tumultueux. Elle a grandi à Dunkerque sous la Seconde Guerre mondiale. Élevée par un père assez détraqué (il faut le dire), elle grandira dans un foyer où elle apprendra à toujours garder la tête haute, le sang froid, ne pas faire preuve de trop de sentimentalisme. Elle ne connaîtra pas beaucoup l’amour, peut-être plus un sentiment de fascination qu’elle développera pour son père. Sa mère est dépressive, notamment suite au décès de l’un de ses fils pendant la guerre. Elle fait parte des « faibles ». Pauline, elle, ne montrera pas ses sentiments mais sera bien évidemment peinée par ce deuil. Pleurer, c’est pour les faibles. Elle ne pleurera donc pas.

Lorsque Dunkerque est envahi par les Allemands, après une interminable période de bombardements, le père de Pauline, André, travaillera pour ces derniers. Pour se protéger ? Fort probablement. Il capitule donc, et sympathise avec l’ennemi. Pauline n’aura d’autre choix que de faire de même. Et c’est ici qu’elle se détraque à son tour. Elle prend rapidement son indépendance et commencera à avoir des relations sexuelles avec un Allemand à l’âge de 14 ans (aïe).

Ce sera plusieurs années après que se déroule le drame. Mais le passé de Pauline est capital pour comprendre sa psychologie, d’où elle vient. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer une telle enfance, adolescence. Lorsqu’elle rencontre Félix, elle est encore une jeune femme renfermée, dont le cœur ne s’ouvre que peu. L’amour, elle ne connaît pas. C’est pourquoi, après quelques années de couple avec Félix, elle le jette. Salement, il faut le dire. Mais on peut comprendre un peu quand même, elle n’arrive pas à aimer. Le coup fatal, c’est qu’elle se rend compte (trop tard) que ce qu’elle ressentait pour lui était de l’amour et que sa vie sans lui n’a pas de sens. Elle va tout mettre en oeuvre pour le récupérer, mais celui-ci est déjà fiancé. Sa fiancée, c’est tout ce que Pauline n’est pas et est adorée par tous les proches de Félix. Le défi s’annonce difficile, et pour cause.

Je ne vais pas développer toute l’histoire, il faut lire l’oeuvre de Philippe Jaenada pour comprendre l’importance du récit. Un hommage à une jeune femme qui a perdu toute dignité, qui n’a pas eu droit à un procès équitable, humiliée, injuriée, incomprise, détestée. Une femme qui a été poussée, par le peuple, à une sentence injuste. J’ai de la peine pour elle, pour les erreurs qu’elle a faites mais également pour la souffrance qu’elle a dû ressentir toute sa vie. Les systèmes de protection qu’elle a mis en oeuvre toute son existence pour se protéger, simplement parce que le seul exemple de l’adulte qu’elle avait était celle de son père (une image donc faussée par un homme assez détraqué, je le répète). Ce dernier lui ayant dit, tout de même, que si on échoue, le suicide est une solution viable. Super, le père.

J’ai adoré cette oeuvre pour deux raisons principales :

  • Philippe Jaenada est un très, très (très) bon conteur. Les recherches qu’il a sûrement faites pour achever son oeuvre ont probablement été très longues, particulièrement complexes. Nous sentons qu’il aurait presque pu se transformer en Pauline Dubuisson, tentant tant bien que mal à défendre son honneur. Et puis, ses apartés sont excellentes. Peut-être qu’elles ne sont pas au goût de tous, car elles peuvent être assez déstabilisantes (nous sommes ravis d’apprendre que sa femme, au début de leur relation, l’a trompé avec son ex et a ensuite rejoint Jaenada avec du sperme entre les seins !). Mais elles m’ont parfois fait tellement rire, que je les adore.
  • Cette histoire est en partie atroce. Les failles de la justice peuvent être si vicieuses. C’est comme si le jugement avait été fait sous le prétexte du « oui, non mais je n’aime pas trop sa couleur de cheveux donc hop, perpét ». Non ! La justice ne devrait pas être ça, elle ne devrait pas se former sur des préjugés. Bon, c’est une erreur, sûrement, ce n’est pas toujours comme ça, peut-être encore moins aujourd’hui. Mais en tout cas, nous frémissons avec Pauline. Certes, Jaenada ne part pas DU TOUT de manière impartiale, il s’est fait son idée et veut clamer une part d’innocence dans tous les propos atroces qui ont été inventés au sujet de Pauline. Mais il m’a convaincue.

Conclusion

Ceci était mon premier roman de Jaenada. Eh bien, j’en reste probablement marquée à vie. Ce livre m’a fait vivre dans la souffrance de Pauline Dubuisson, dont le destin tragique m’émeut profondément. L’histoire n’est pas des plus joyeuses (et est une histoire vraie, ce qui rend le récit plus intense encore). Mais j’ai adoré, et je ne peux que le conseiller !