La petite femelle, Philippe Jaenada – 2015 – Ed. Points, 724 p.

C’est un ultra coup de cœur que j’ai eu pour La petite femelle. Philippe Jaenada a su se démarquer depuis quelques années avec sa narration assez particulière : il intègre dans son roman des pensées, des apartés sur sa vie privée, qui m’ont fait pouffer de rire. Pourtant, l’histoire est loin de conter une comédie. Jaenada revient sur un fait divers qui a fait beaucoup de bruit en France en 1953 : l’affaire Pauline Dubuisson. Cette jeune femme, alors âgée d’une vingtaine d’années, est accusée du meurtre de son amant. Retour sur le destin tragique d’une femme qui n’a pas été épargnée par la vie.

Résumé

17 mars 1951. Comme convenu avec Félix Bailly, Bernard Mougeot sonne à l’appartement de son ami. Aucune réponse. Après avoir récupéré les clefs de l’appartement chez la gardienne, il retrouve Félix écroulé au sol sur une large flaque de sang. A quelques mètres de là, suivant une odeur de gaz, il retrouve Pauline Dubuisson allongée au sol et asphyxiée. Que s’est-il passé en cette tragique matinée de 1951 ? Pourquoi Pauline Dubuisson a-t-elle été jusqu’à tuer son amant ? Elle n’a pas eu une vie facile, Pauline. En retraçant le parcours de cette jeune femme, Jaenada va tenter de rétablir la vérité.

Mon avis sur l’oeuvre

Pour l’instant, je vais donner la mienne, qui ne s’appuie pas que sur les déclarations sujettes à caution de Pauline (elle n’a pas dit grand chose, de toute manière), mais sur des trucs de poètes rêveurs comme le rapport d’autopsie ou la balistique, de petites choses évidentes et concrètes qui auraient dû sauter aux yeux de quiconque en a deux, mais que les artistes officiels de la Société Bien Protégée, dans leurs belles robes de scène rouges ou noires, ont habilement dissimulées sous leurs foulards soyeux et colorés de magiciens.

Voici les termes de Jaenada juste avant de nous expliquer ce qui, selon lui, s’est passé le jour du meurtre. Sa rage est bien portée : les preuves sont nombreuses mais mises de côté. L’évidence de certains faits nous saute aux yeux et pourtant, les juges décideront de ne pas revenir dessus. Car en effet, cette histoire a fait beaucoup de bruit, la foule est enragée suite à cet assassinat et souhaite « la peau » de Pauline Dubuisson. C’est une bataille acharnée face à un procès pour lequel la sanction est presque déjà déterminée qui se joue.

Le destin tragique de Pauline Dubuisson est assez tumultueux. Elle a grandi à Dunkerque sous la Seconde Guerre mondiale. Élevée par un père assez détraqué (il faut le dire), elle grandira dans un foyer où elle apprendra à toujours garder la tête haute, le sang froid, ne pas faire preuve de trop de sentimentalisme. Elle ne connaîtra pas beaucoup l’amour, peut-être plus un sentiment de fascination qu’elle développera pour son père. Sa mère est dépressive, notamment suite au décès de l’un de ses fils pendant la guerre. Elle fait parte des « faibles ». Pauline, elle, ne montrera pas ses sentiments mais sera bien évidemment peinée par ce deuil. Pleurer, c’est pour les faibles. Elle ne pleurera donc pas.

Lorsque Dunkerque est envahi par les Allemands, après une interminable période de bombardements, le père de Pauline, André, travaillera pour ces derniers. Pour se protéger ? Fort probablement. Il capitule donc, et sympathise avec l’ennemi. Pauline n’aura d’autre choix que de faire de même. Et c’est ici qu’elle se détraque à son tour. Elle prend rapidement son indépendance et commencera à avoir des relations sexuelles avec un Allemand à l’âge de 14 ans (aïe).

Ce sera plusieurs années après que se déroule le drame. Mais le passé de Pauline est capital pour comprendre sa psychologie, d’où elle vient. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer une telle enfance, adolescence. Lorsqu’elle rencontre Félix, elle est encore une jeune femme renfermée, dont le cœur ne s’ouvre que peu. L’amour, elle ne connaît pas. C’est pourquoi, après quelques années de couple avec Félix, elle le jette. Salement, il faut le dire. Mais on peut comprendre un peu quand même, elle n’arrive pas à aimer. Le coup fatal, c’est qu’elle se rend compte (trop tard) que ce qu’elle ressentait pour lui était de l’amour et que sa vie sans lui n’a pas de sens. Elle va tout mettre en oeuvre pour le récupérer, mais celui-ci est déjà fiancé. Sa fiancée, c’est tout ce que Pauline n’est pas et est adorée par tous les proches de Félix. Le défi s’annonce difficile, et pour cause.

Je ne vais pas développer toute l’histoire, il faut lire l’oeuvre de Philippe Jaenada pour comprendre l’importance du récit. Un hommage à une jeune femme qui a perdu toute dignité, qui n’a pas eu droit à un procès équitable, humiliée, injuriée, incomprise, détestée. Une femme qui a été poussée, par le peuple, à une sentence injuste. J’ai de la peine pour elle, pour les erreurs qu’elle a faites mais également pour la souffrance qu’elle a dû ressentir toute sa vie. Les systèmes de protection qu’elle a mis en oeuvre toute son existence pour se protéger, simplement parce que le seul exemple de l’adulte qu’elle avait était celle de son père (une image donc faussée par un homme assez détraqué, je le répète). Ce dernier lui ayant dit, tout de même, que si on échoue, le suicide est une solution viable. Super, le père.

J’ai adoré cette oeuvre pour deux raisons principales :

  • Philippe Jaenada est un très, très (très) bon conteur. Les recherches qu’il a sûrement faites pour achever son oeuvre ont probablement été très longues, particulièrement complexes. Nous sentons qu’il aurait presque pu se transformer en Pauline Dubuisson, tentant tant bien que mal à défendre son honneur. Et puis, ses apartés sont excellentes. Peut-être qu’elles ne sont pas au goût de tous, car elles peuvent être assez déstabilisantes (nous sommes ravis d’apprendre que sa femme, au début de leur relation, l’a trompé avec son ex et a ensuite rejoint Jaenada avec du sperme entre les seins !). Mais elles m’ont parfois fait tellement rire, que je les adore.
  • Cette histoire est en partie atroce. Les failles de la justice peuvent être si vicieuses. C’est comme si le jugement avait été fait sous le prétexte du « oui, non mais je n’aime pas trop sa couleur de cheveux donc hop, perpét ». Non ! La justice ne devrait pas être ça, elle ne devrait pas se former sur des préjugés. Bon, c’est une erreur, sûrement, ce n’est pas toujours comme ça, peut-être encore moins aujourd’hui. Mais en tout cas, nous frémissons avec Pauline. Certes, Jaenada ne part pas DU TOUT de manière impartiale, il s’est fait son idée et veut clamer une part d’innocence dans tous les propos atroces qui ont été inventés au sujet de Pauline. Mais il m’a convaincue.

Conclusion

Ceci était mon premier roman de Jaenada. Eh bien, j’en reste probablement marquée à vie. Ce livre m’a fait vivre dans la souffrance de Pauline Dubuisson, dont le destin tragique m’émeut profondément. L’histoire n’est pas des plus joyeuses (et est une histoire vraie, ce qui rend le récit plus intense encore). Mais j’ai adoré, et je ne peux que le conseiller !